A Paris, 200 à 300
travailleurs sans papiers - qui n'ont pas participé au mouvement de grève lancé par la CGT - réclament eux aussi que leurs dossiers soient examinés par la préfecture. Ils occupent des locaux
syndicaux à la Bourse du travail.
ASSISES sur les marches sous la banderole « Sans-papiers en danger », une vingtaine de personnes attendent, fatalistes. D'autres sont sorties
s'aérer pendant qu'un petit groupe est parti faire les courses pour le déjeuner. Depuis vendredi après-midi, entre 200 et 300 sans-papiers emmenés par la coordination 75 (qui regroupe quatre
collectifs parisiens de sans-papiers) occupent une annexe de la Bourse du travail située juste à côté de la place de la République (III e ).
Vingt jours après le début de la grève des travailleurs sans papiers lancée par la CGT en Ile-de-France, ils revendiquent une place dans ce
mouvement.
« Le syndicat n'a pas voulu de nous »
« Ici, parmi les 300 personnes que vous voyez, toutes ou presque ont un travail dans la restauration, le nettoyage ou le bâtiment, explique Mamoudou Diallo, porte-parole du 19 e collectif des
sans-papiers. Ce sont les mêmes personnes que celles qui sont en grève depuis le 15 avril au restaurant Chez Papa, sur les chantiers de construction, ou dans l'hôtellerie... Nous avons donc nous
également le droit de déposer des dossiers pour être régularisés. »
Depuis le début de la grève, la CGT a obtenu que trois salariés sans papiers du Café de la Jatte de Neuilly-sur-Seine obtiennent une promesse de régularisation et a déposé environ mille dossiers
dans cinq préfectures d'Ile-de-France. Le gouvernement s'est engagé à les examiner « au cas par cas ».
« Quand nous avons voulu prendre part aux négociations entre la CGT et le gouvernement, le syndicat n'a pas voulu de nous, poursuit Mamoudou Diallo. Du coup, quand nous avons déposé nos mille
dossiers de travailleurs en préfecture, cela nous a été refusé. C'est injuste : il faut régulariser tous les sans-papiers sans exception ! »
De son côté, la CGT explique qu'elle « n'est pas d'accord avec cette occupation. Ce n'est pas nous qui délivrons les dossiers, déclare Raymond Chauveau, l'un des responsables de la CGT. Nous
avons toujours été clairs : nous voulons que la situation des sans-papiers en grève soit réglée. Evidemment, cela ouvre d'autres questions ; mais si le gouvernement veut régler le problème sur le
fond, qu'il prenne ses responsabilités. Nous, nous voulons des réponses pour les travailleurs en grève. » Les occupants de la Bourse du travail, eux, sont prêts à passer encore de nombreuses
nuits sur des cartons et dans des sacs de couchage pour obtenir satisfaction.
Une grande marche des sans-papiers partira cet après-midi à 14 h 30 du musée de l'Immigration, porte Dorée (XII e ), pour se rendre au
centre de rétention de Vincennes, où une centaine de retenus observent une grève de la faim depuis jeudi. La manifestation sera menée par deux rappeurs, Keny Arkana et Kalash.
Reportage
Chez Papa, le patron est en haut, les sans-papiers en bas
DIDIER ARNAUD
Libération, vendredi 16 mai 2008
L’histoire d’un patron qui soutient ses salariés depuis un mois pour qu’ils obtiennent des papiers était exemplaire. Elle est en train de
tourner au vinaigre. Entre le haut et le bas du restau, c’est à couteaux tirés : on ne communique plus. En haut, premier étage, le patron du restaurant parisien Chez Papa, dans le
Xe arrondissement de Paris. Barbe, accent avenant qui cadre avec le confit de canard et les magnums de marcillac - un vin charpenté de l’Aveyron - proposés à la carte, Bruno Druilhe est
passé du soutien inconditionnel au ras-le-bol. Ce n’est pas tant ses salariés, d’ailleurs, que les syndicalistes de la CGT venus aider ses employés qu’il ne supporte plus. «Ils sont francs
comme une vache qui recule», dit-il. Il leur reproche d’avoir la main-mise sur les dossiers des salariés, de ne pas les faire avancer comme il faut auprès de la préfecture. Et de mettre en
péril son entreprise.
Larmes. Mercredi matin, il fait la gueule dans son bureau. Et dit qu’il est prêt à aller jusqu’au référé, donc l’expulsion, avant de lâcher, un
brin théâtral : «Je veux pas en arriver à mettre des types sur le carreau.» A côté de lui, Catherine a presque les larmes aux yeux. Cette fidèle secrétaire s’avoue «blessée» et
«écœurée». Elle s’en prend à l’Etat, insiste sur le fait que les «papiers» des employés étaient déjà passés par les filtres de l’administration sans qu’elle ne s’en émeuve. «ANPE,
inspection du travail, Urssaf, Trésor public» n’ont jusque-là rien trouvé à redire. Elle est aussi vent debout contre les «attaques» du syndicat qui visent son patron. Propos diffamants sur le
fait qu’il profite de la situation, qu’il «exploite» ses employés. «En bas, ils promettent la régularisation massive, ce qu’ils ne pourront pas avoir», dit-elle. Et elle écrit dans une
lettre-tract : «Monsieur Druilhe ne peut plus longtemps être l’otage de ce groupe [la CGT, ndlr] qui se sert de lui et de son restaurant à des fins idéologiques. Cette action ne pourrait
faire avancer la cause des salariés.»
Les salariés. En bas. Ils sont autour d’une table et ont la langue qui se délie. Certains - badgés CGT ou non - se plaignent des «volte-face» et
du changement d’attitude du patron. «Il a dit qu’il nous soutenait, c’est comme ça qu’on soutient les gens? demande un employé. Avant, il faisait ses interviews devant tout le monde,
maintenant il reste là-haut.» Ils assurent ne pas vouloir bouger avant d’avoir obtenu «quelque chose». L’un d’eux se plaint que Bruno Druilhe leur ait coupé l’eau et fermé la porte à clé la
veille. «En février, il a licencié quatre personnes, c’est pour ça qu’on a lancé la grève» dit Amara. Un autre avance cette hypothèse : «Si les employés sont régularisés, il les
paiera en conséquence.»
Rémi Picaud, responsable CGT, admet que les relations se sont fortement «dégradées» depuis le début de la grève. «Nous n’avons pas fait
traîner les dossiers», argumente-t-il. Il se plaint que la préfecture n’en soit plus au cas par cas, mais au «goutte à goutte». «Leur tactique, c’est de retarder au maximum les
régularisations pour que les organisations syndicales se radicalisent contre les patrons. Il ne faut pas qu’on tombe dans ce piège-là.» Seulement 40 dossiers ont été réglés sur un
millier déposés en Ile-de-France, dans d’autres entreprises (bâtiment, secteur tertiaire). La Bourse du travail à Paris est occupée par une coordination de sans-papiers qui réclame, elle aussi,
un millier de régularisations.
Promesses.Chez Papa, c’est zéro pour l’instant. Le piège annoncé est proche de se refermer. «Au rythme où on va, à Noël on y est
encore», dit Picaud. Il regrette que le patron tienne son syndicat «responsable de ses malheurs», et qu’il ait proposé de signer les promesses d’embauche à condition qu’ils lèvent
le piquet de grève. Quant à la menace d’expulsion des occupants du restaurant, cet autre syndicaliste n’y croit pas. Et il enfonce le clou : «Il faut être dans son droit pour le
faire.»